• Le « Radeau médusé » mit un peu moins de quatre jours pour atteindre les côtes bretonnes. Samantha profita pleinement de la traversée à condition que Riotaka n’aborde plus devant elle le sujet délicat de son passé traumatisant et tortueux.
    Il en profita pour l’aider à combler ses lacunes en lui  apprenant quelques rudiments de navigation indispensables. Ces moments d’intimité leur permirent de se rapprocher jour après jour. Elle apprenait vite et il reprenait le sourire. Comme s’ils avaient toujours été les meilleurs amis du monde. Cela soulageait grandement Samia et Genma qui voyaient le jeune homme reprendre goût à la vie et aux autres. Le quatrième jour Genma lui en fit part après le dîner :
    - Je suis contente que tu sois en train de mûrir Riotaka. Tu n’as pas l’âge de te complaire dans le passé. Le moins qu’on puisse dire c’est que tu as changé grâce à Samantha.
    - Je me sens bien avec elle. Elle comprend la douleur que je ressens car on a presque enduré les mêmes épreuves.
    Il vérifia le cap et ajouta :
    - Cependant elle prend aussi beaucoup sur elle. Qu’est ce qui lui est arrivé exactement ?
    - Ce n’est pas à moi de te répondre ! s’indigna Genma. Pourquoi tu ne lui demandes pas directement ?
    - J’ai peur qu’elle m’envoie promener ou qu’elle se mette à pleurer. Elle n’aime vraiment pas parler de cette période de sa vie.
    - Alors prends sur toi et arrête de la questionner constamment là dessus.
    Riotaka hocha la tête et fronça les sourcils. A travers la lumière du crépuscule il entrevit un essaim de mouettes :
    - Terre en vue, commenta-t-il en mettant sa main en visière pour s’en assurer de visu.
    Il donna du mou à la grande voile pour ralentir le bateau et fit de grands signes à sa mère en pointant du doigt l’horizon. Samia ajusta le cap et chargea Samantha d’éteindre le moteur, ils n’en auraient pas besoin pour accoster.
     
    Dès qu’ils posèrent le pied sur la plage par la suite, ils furent accueillis à bras ouverts par des stagiaires de la base nautique qui les aidèrent à remorquer le bateau.
    - Salut mec, content de te revoir sain et sauf ! s’exclama une voix alors qu’ils allaient ranger les cordages.
    - Ino ! s’exclama Riotaka. Au fait je te présente Samantha qui travaille comme auxiliaire de vie pour ma grand-mère. Samantha voici Inoichi Takeshi mon meilleur ami dont je t’ai parlé.
    - Ravi de te connaître Samantha j’espère que Riotaka ne t’a pas trop lassée en radotant comme une vieille dame.
    Samantha rit de bon cœur :
    - J’ai beaucoup apprécié les moments passés en sa compagnie. Enchantée de te connaître, il a été intarissable à ton sujet.
    - Ca c’est du Riotaka tout craché !
    L’intéressé haussa les épaules et leva les yeux au ciel. Puis il se ressaisit :
    - Shinji est là ?
    - Ton père ? Il est parti tout à l’heure au village en disant qu’il avait une course à faire et qu’il n’en aurait pas pour longtemps.
    Soudain une décapotable rouge éclatant freina devant eux et Catherine Duval coupa le contact. Furieuse elle se campa face à Samantha faisant virevolter les pans de sa jupe en soie :
    - Vous êtes une ingrate et une inconsciente Samantha ! hurla-t-elle au bord de la fureur. Je vous ai formellement interdit de prendre la mer et voilà que vous fuguez et que je vous retrouve… ici !
    Un silence total s’ensuivit. Tous les regards se reportèrent sur Samantha qui avait le visage en feu. L’adolescente choisit ses mots avant dé répondre :
    - Je refuse de m’excuser ! J’en ai assez de cette vie dorée qui m’emprisonne de toutes parts…
    - Petite insolente ! s’insurgea sa mère adoptive, outrée.
    - Je ne me reconnais pas dans les valeurs que vous m’avez inculquées !
    - Auriez vous préféré que je vous laisse mourir noyée comme le sort en avait décidé pour vous ? J’ai tout sacrifié pour vous donner une deuxième chance et vous offrir une jeunesse heureuse !
    - Devrais je vous remercier pour m’avoir modelé à l’image d’une jeune bourgeoise rangée et exemplaire que je ne suis pas ?
    La gifle la prit au dépourvu. Elle recula en se massant la joue. Elle était au bord des larmes et ajouta :
    - Il n’appartient qu’à moi de mener la barre de mon avenir !
    Catherine garda le silence en la fusillant du regard, consciente que cette joute verbale ne pouvait plus durer davantage :
    - Vous connaissant vous seriez incapable de me traîner devant la justice, n’est ce pas ?
    Samantha blêmit et l’étudia attentivement du regard pour déceler le sens implicite de cette question absurde. Genma la dévisagea avec étonnement et intervint :
    - Evidemment que Samantha en serait incapable, vous en doutiez ?
    Catherine fut scandalisée par le ton de la question et secoua la tête :
    - Bien sûr que non ! Peu importe c’était une question complètement idiote… Il est tard, comportez vous en jeune fille raisonnable en allant de ce pas vous changer Samantha.
    Cette tenue de navigatrice est trop moulante et ne vous sied guère. Je ne vous reconnais plus, vous qui étiez si charmante et si obéissante lorsque vous étiez plus jeune.
    Une ombre passa sur le visage de Samantha :
    - Il faut croire que j’ai changé concéda-t-elle.
    Catherine croisa les bras et afficha une moue dubitative en dévisageant Samia et Riotaka :
    - Une jeune fille bien élevée n’oublie pas de faire les présentations.
    Samantha sourit d’un air gêné :
    - Ah… je… désolée. Bref Mère voici Riotaka Gekko que j’ai rencontré pendant la traversée et Samia sa mère à qui appartient le catamaran sur lequel nous avons navigué intitulé le « Radeau médusé ». Samia, Riotaka voici ma mère Catherine Duval-de la Thénardière.
    - Ravi de faire votre connaissance madame, énonça poliment Riotaka.
    - Moi de même c’est un plaisir, répondit Catherine en jaugeant Samia du regard.
    Celle ci ne se cacha pas de son étonnement en regardant alternativement Catherine et Samantha avec attention. Elles se ressemblaient si peu que c’en était déconcertant :
    - Enchantée, finit elle par prononcer avec un sourire forcé gênée par le regard insistant de Catherine.
    Troublée Catherine ne lui rendit pas la pareille. La ressemblance frappante entre Samantha et Samia la mettait au pied du mur la renvoyant dix ans en arrière au moment où elle avait décidé d’adopter Samantha par instinct maternel au mépris de toute légalité.
    La décision qu’elle prit fut décisive pour la suite des évènements :
    - Si votre désir est de devenir navigatrice Samantha, faites comme bon vous semble. Après tout c’est votre bonheur qui est en jeu et je ne suis qu’une descendante de la vieille bourgeoisie qui n’a pas d’avis à donner là dessus.
    Samantha voulut la retenir pour obtenir d’elle de plus amples explications mais sa mère adoptive lui tourna le dos et remonta prestement au volant de sa décapotable sans un mot d’adieu. Samantha regarda la voiture s’éloigner le long du front de mer à la lueur du crépuscule.
     
    Une main amicale effleura son épaule :
    - On peut t’accueillir chez nous quelques jours, proposa Riotaka.
    - Je ne vais pas déranger? demanda Samantha en tournant la tête pour le regarder en face.
    Samia secoua la tête :
    - Tu n’es pas obligée d’accepter mais tu es la bienvenue parmi nous le temps de te réconcilier avec ta mère.
    - Cela dure depuis très longtemps, depuis ma crise d’adolescence provoquée par mes cauchemars à répétition à cause desquels je me suis remise en question pensant que j’avais peut-être une double personnalité.
    Perplexe, Samia haussa les sourcils :
    - Il y a fort à parier que ce n’est pas la vraie raison. Tu es sa fille adoptive, n’est ce pas ?
    Samantha hocha la tête et précisa :
    - Ma vie a été bouleversée lorsque l’année de mes sept ans j’ai subi un grave accident de voile qui aurait pu me coûter la vie si elle n’était pas arrivée à temps pour me sauver de la noyade. Je lui serais à jamais redevable pour m’avoir soigné puis élevé comme sa propre fille. Elle est arc-boutée sur ses principes, sévère et orgueilleuse mais elle a vraiment été une seconde famille pour moi et je ne sais pas ce que je serais devenue sans elle. J’admets que ce n’est pas facile voire douloureux de supporter le poids d’un passé qui me hante jour et nuit mais j’ai toujours eu la volonté d’aller de l’avant sans me retourner.
    Samia, Riotaka et Genma en restèrent sans voix. Shinji arriva sur ces entrefaites :
    - Samia, Riotaka, content de vous…
    Sa voix faiblit lorsqu’il aperçut Samantha. Le sac de course qu’il tenait à la main lui glissa des doigts répandant son contenu aux alentours avec grand fracas.
     
    La décapotable avalait les kilomètres à toute vitesse. Catherine était en grande agitation et ne savait plus quoi penser. Elle avait été stupide d’accepter ce mariage avec Edouard de la Thénardière vingt ans plus tôt. Ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre depuis le tout début, elle la descendante d’une vieille famille de la bourgeoisie normande désargentée et lui le fils d’un riche notable et célèbre armateur anglais. Leur divorce était prédestiné. Elle se maudit encore une fois d’avoir mal choisi son avocat sinon elle aurait peut-être obtenu la garde de Samantha leur fille unique. Edouard avait détruit sa vie et elle n’avait pas eu son mot à dire.
    Elle regretta de s’être mise en colère contre Josette et de l’avoir congédiée pour la punir de son vol caractérisé trois jours plus tôt. Si sa femme de ménage avait agi ainsi c’était pour lui faire prendre conscience de ses erreurs et l’inciter à changer en faisant table rase du passé. En effet elle allait avoir cinquante ans et n’était pas fière d’elle-même. Elle avait passé son temps à plaire et à obéir aux autres. Quant à celle qu’elle avait fait passer pour sa chère Samantha, il était largement temps de laisser de côté son orgueil et sa jalousie en rétablissant la vérité.
    Sa vie ne faisait que commencer.

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  • Naturellement la maison de vacances des Gekko se situait juste à côté de la base nautique face à la plage,  bien située mais pas imposante. Coloré l’intérieur était chaleureux et accueillant. Samantha se laissa guider par Riotaka qui se fit un plaisir de lui faire visiter les lieux et la mit à l’aise en pimentant son tour du propriétaire d’anecdotes insolites.
    Il la précéda à l’étage et passa délibérément devant une porte fermée à clé sans s’arrêter.
    - Fais comme chez toi je vais chercher des boissons, dit-il en l’invitant à entrer dans sa chambre.
    Samantha attendit qu’il se soit éclipsé pour aller examiner de plus près la pièce mystérieuse qu’il s’était refusé à lui faire visiter. Elle ne pouvait pas l’expliquer mais elle avait un besoin impérieux de savoir ce qui se dissimulait derrière cette porte close. Elle déglutit avec angoisse, jeta un regard circulaire autour d’elle pour s’assurer que la voie était libre puis tourna la poignée. La porte n’était pas verrouillée et s’ouvrit dans un grincement.
    Une odeur de renfermé la prit à la gorge et elle eut un mouvement de recul au premier abord. Elle parvint néanmoins à prendre sur elle et entra.
    Visiblement cela faisait des années que personne n’était venu ici. Une épaisse couche de poussière couvrait la moquette jadis rouge corail. Le temps et l’espace étaient figés dans cette chambre d’enfant d’un autre temps : des jouets et des poupées traînaient ça et là comme si quelqu’un était parti précipitamment sans avoir eu le temps de les ranger. Un placard était ouvert aux quatre vents dans lequel reposaient des vêtements hétéroclites ayant appartenu à une fillette. Samantha réalisa qu’elle se trouvait dans la chambre de Natsuhiko. Un frisson glacé lui parcourut l’échine lorsqu’elle aperçut sur le mur un dessin réalisé par la disparue montrant un catamaran sur lequel elle naviguait entourée de Riotaka et d’Inoichi. Elle avait intitulé son œuvre «Les copains d’abord». Les yeux de Samantha s’embuèrent de larmes lorsqu’elle vit un œil d’Athena agrafé au dessin. Debout au centre de la pièce elle laissa libre cours à ses émotions : les larmes qu’elle s’efforçait de retenir ruisselèrent le long de ses joues. De très loin une voix l’appela :
    - Samantha ! Samantha ouvre moi !
    Riotaka.
    - N’entre pas.
    - …
    Pourtant Riotaka poussa doucement le battant et entra sur la pointe des pieds. Il écarquilla les yeux de stupéfaction lorsqu’il distingua dans la pénombre du crépuscule le visage ruisselant de larmes de Samantha debout au milieu de la pièce les yeux mis-clos. Il la prit par le bras :
    - Viens.
    - Désolée …
    Il ne répondit pas et ne lui décocha pas un regard jusqu’à ce qu’ils soient revenus dans sa chambre. Il la fit asseoir à côté de lui sur son lit et leur servit à chacun un verre de thé glacé.
    - Tu n’aurais pas du entrer dans cette chambre. Ni moi ni quiconque chez les Gekko ne l’avons plus jamais ouverte car elle renferme les vestiges d’un passé douloureux qui nous hante encore maintenant et qui est difficile à oublier.
    - Je suis sûre que ta sœur serait plus heureuse si vous cessiez de refouler cette souffrance pour l’affronter en face et continuer à vivre.
    - Ne parle pas de ce que tu ne connais pas ! Tu ne peux pas imaginer à quel point sa mort m’a traumatisé. Je ne peux pas me réfugier dans l’oubli et continuer à aller de l’avant comme si de rien n’était ! Qu’est ce que tu fais ?
    Samantha pianotait sur son Iphone en l’écoutant parler :
    - Il faut que j’appelle quelqu’un. Je reviens.
    Elle sortit sur la terrasse attenante en composant le numéro de Catherine Duval. Elle fit les cent pas en écoutant les sonneries s’égrener. Elle tomba sur la messagerie et raccrocha. Sa mère adoptive était souvent invitée aux dîners mondains à la dernière minute. Elle rangea son téléphone et revint dans la chambre. Riotaka lui tournait le dos et mettait un peu d’ordre pour lui permettre de s’installer pour la nuit
    - Si j’ai fait ou dit quelque chose de mal je te demande pardon.
    - Non ce n’est pas exactement cela. Tu ne dois pas t’impliquer dans nos histoires de famille.
    Samantha soupira en le regardant s’affairer. Il avait raison.
     
    Après s’être douchés et préparés pour la nuit ils descendirent dîner.  Samia avait cuisiné de la paella le plat préféré de Riotaka. La douce odeur du riz parfumé mélangée aux effluves d’épices orientaux les guida vers la salle à manger où Samia, Shinji et Genma les attendaient déjà. Riotaka se servit une portion généreuse en s’asseyant mais Samantha resta debout :
    - Ma décision est prise. Je vous demande l’hospitalité pour la nuit mais je pars demain matin.
    - Tu n’as nulle part où aller, observa Genma.
    - Je vais retourner chez ma mère adoptive. C’est sûrement mieux ainsi.
    En prononçant ces mots elle réalisa qu’ils sonnaient faux.
    Elle s’était attachée aux Gekko qui formaient une famille unie et inébranlable.
    Elle complimenta Samia pour l’excellence de sa paella et écouta Riotaka raconter le récit de leurs aventures à son père.
    Le repas se déroula dans l’insouciance et la bonne humeur jusqu’à ce que quelqu’un sonne à la porte d’entrée. Samia alla ouvrir et découvrit Josette debout dans le chambranle. Les poings sur les hanches la vieille femme de ménage essuya la sueur qui perlait sur son front en réajustant les mèches rebelles qui pointaient hors de son fichu :
    - Bon Dieu ça fait un bail madame Gekko !
     
    Samia l’invita à les rejoindre pour le café la précédant dans la salle à manger. Riotaka dévisagea cette femme étrange et échevelée avec suspicion :
    - Je suis Josette. Il y a des années de cela j’ai été la nourrice de ta grande sœur quand tu étais encore dans les choux, se présenta l’intéressée.
    - En … Enchanté, balbutia Riotaka.
    Josette aperçut Samantha assise auprès de Genma et croisa les bras:
    - Kidnapping, adoption illégale, faux et usage de faux, dissimulation de preuves et j’en passe… Madame Catherine n’a qu’à bien se tenir ça va barder dans les chaumières et les manchettes de journaux à scandale !
    - Hein ? fit Samantha médusée.
    - De quoi parlez vous Josette ? s’enquit Genma intriguée.
    - Ce sont les quatre chefs d’accusation pour lesquels Madame Catherine mériterait de passer devant le tribunal si seulement il n’y avait pas prescription !
    Shinji se leva et posa une main amicale sur l’épaule de Josette :
    - Vous avez trop bu je vais vous raccompagner Josette.
    - Je vais très bien merci. Je ne bois jamais d’alcool en dehors des grandes occasions, protesta celle-ci.
    - Je vous demande poliment de sortir de cette maison. Revenez quand vous aurez les idées plus lucides.
    - Je vous garantis que vous allez regretter de ne pas accorder crédit à ce que je dis. Je ne vous parle pas en tant qu’employée mais en tant que femme d’expérience. Je suis également mère de famille et j’ai tout de suite compris que les beaux discours sur la maternité de Madame Catherine c’était que du pipeau. Y’a pas eu une once d’instinct maternel dans son désir d’adopter Mademoiselle Samantha. Elle l’a fait par orgueil pour se venger de son ex mari qui l’a abandonnée dès que leur divorce a été prononcé.
    - Vous racontez n’importe quoi, profitez d’une bonne nuit de sommeil pour vous reposer !
    - Et ça c’est n’importe quoi ? rétorqua Josette en agitant à bout de bras un porte carte en cuir défraîchi.
    - Sortez d’ici, c’est une affaire entre vous et elle !
    Samia était du même avis jusqu’au moment où elle reconnut le porte-carte qu’elle avait offert à Natsuhiko pour son septième anniversaire.

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