• 05. L'oiseau qui rêvait de déployer ses ailes ne sachant pas voler

    Les jeunes gens convinrent de se réunir à la terrasse du café de Flore. Charles venait tout juste de sortir d’un cours magistral d’histoire de l’art donc il aurait du retard. Geoffroy et Nathanaël se faisaient face en chiens de fusil. Louise pria pour que Charles arrive à temps pour empêcher les garçons de se déclarer la guerre. Celui ci finit par arriver un quart d’heure plus tard : 
    - Toutes mes excuses Louise, je n’ai pas pu arriver plus tôt  à cause de… 
    - Peu importe, l’important c’est que tu aies pu venir. Assieds toi, je veux qu’on mette les choses au clair. 
    Charles s’exécuta perplexe et  prit place en face de Louise. Celle ci regarda tour à tour les trois jeunes gens : 
    - Je vous ai fait venir tous les trois concernant l’incident d’hier pour calmer la situation au plus vite et comprendre ce qui s’est passé. 
    - Il n’y a rien à comprendre les faits parlent d’eux mêmes, Geoffroy objecta. Nathanaël a eu un comportement déplacé à ton encontre et il m’appartenait d’agir au nom de l’engagement que tu as pris avec mon frère. 
    - Qu’as tu à dire pour ta défense Nathanaël ? s’enquit Louise. 
    L'accusé resta silencieux. Il se sentait profondément humilié : comment se défendre alors que tous les faits jouaient en sa défaveur? Les forces étaient depuis le début inégales : c’était un combat perdu d’avance que d’espérer rallier quiconque à sa cause. Il remarqua que Charles l’étudiait du regard. Ce garçon prénommé Nathanaël avait le regard terne et glacial mais une étincelle clairvoyante animait par intermittence ses pupilles. Il avait les yeux de celui qui porte un regard différent et neuf sur le monde qui l’entoure, des yeux qui semblaient percevoir la nature véritable des choses. Il n’en laissait rien paraître de par son attitude contrite mais c’était un artiste qui s’ignorait lui même. Son talent transparaissait à travers le regard bienveillant qu'il portait sur le monde pour en apprécier la force et la beauté. 
    Mais qu’il désirât devenir ou non assouvir ses desseins, Nathanaël était contraint de se fondre dans un moule qui ne lui convenait pas, trop étroit pour lui permettre de déployer ses ailes à leur juste valeur. Il aurait voulu voler mais en était empêché, entravé par un mal-être innommé qui enchaînait son imagination débordante. Du moins était ce l’image d'un adolescent à deux visages en quête de lui-même qu’il renvoyait.L'intuition de Charles lui faisait rarement défaut. 
    - A priori je n’ai pas agi consciemment mais cela ne me dispense pas d’assumer mes actes. Je ne suis pas lâche et je n’essaierais pas de me défiler, Nathanaël déclara après un long moment d’hésitation. 
    Louise nota que Charles n’était pas encore intervenu et l’invita à prendre la parole. Celui ci but une gorgée de thé, savourant longuement le liquide ambré parfumé à la bergamote le temps de choisir ses mots : 
    - En toute franchise, cela me surprend que cet incident prenne des proportions démesurées. J’ai l’impression de revivre l’époque des vieilles mentalités où le respect de la morale faisait foi. Certes je ne remettrais pas en cause les bonnes mœurs, ou même l’institution du mariage, mais j'estime que les temps ont changé. Ceux où on condamnait les artistes pour outrage aux bonnes mœurs sont révolus. La liberté n’est pas l’apanage de l’anarchie, elle est avant tout source d’inspiration et élixir de vie pour le poète. Baudelaire avait raison lorsqu’il comparait l’artiste à l’albatros : quelle tristesse, quelle tragédie que de voir ce prince des nuées pourtant ailé et majestueux, infirme et maladroit quand il se pose ! On ne saurait que reconnaître dans cette allégorie le poète incompris et moqué au talent à la fois immense et méprisé ! Le véritable artiste n’est pas celui qui se borne à regarder avec ses yeux mais celui qui sait écouter son cœur : il en devient l’amoureux des vraies choses et des mots. Geoffroy en resta pantois, et se sentit idiot quand il réalisa qu’il était à cours d’arguments face au discours enflammé qu’avait tenu son frère. Louise ne pouvait qu’être admirative devant les prouesses oratoires de son futur époux. Nathanaël fut étonné et troublé de constater que Charles avait cerné aussi précisément et profondément son caractère sans même le connaître. Pouvait on aussi facilement lire en lui comme dans un livre ouvert ?

    Nathanaël s’assit au fond du bus qui le ramena chez lui, le visage dans les mains. Charles avait décelé la nature de son malaise avec une telle précision que d’être mis face à la vérité lui faisait encore davantage ressentir le poids de la culpabilité qui pesait sur ses épaules. Tous avaient cru en lui mais il était incapable de satisfaire leurs espoirs, de déployer ses ailes pour apprendre à voler plus haut. Toujours plus haut… 
    Les larmes coulèrent toutes seules, sans crier gare. Plusieurs passagers se retournèrent mais cela le laissa indifférent. Inutile de se cacher, inutile de nier. Sa mère lui ouvrit vingt minutes plus tard, il avait oublié ses clefs. Elle voulut s’enquérir de ce qui n’allait pas lorsqu’elle vit ses yeux gonflés mais il entra sans un  mot et  monta directement dans sa chambre. Il se jeta sur son lit et éclata en sanglots, la tête enfouie dans son oreiller. 
    Le sourire amical de Louise étincela derrière ses paupières fermées. Il se redressa et s’essuya les yeux d’un revers de la main. Il s’aspergea le visage d’eau glacée et s’assit à son bureau. Il préleva dans un tiroir une feuille vierge et un stylo et inscrivit en tête de page « Fleur de nuit ». Ce qu’il s’apprêtait à entreprendre serait mirobolant et fastidieux mais il estima qu’il était capable de le faire et de le mener à son terme. 
    Il ne s’accorda qu’un instant d’hésitation et commença à écrire. Les mots coulèrent de source. Il parla de ses doutes, de ses exploits et de ses défaites, de ses certitudes et de ses espoirs. Dix neuf heures. Vingt heures. Vingt et une heures. Les heures s’égrenaient, l’une après l’autre. Il écrivit dix, vingt, trente pages qui étaient autant de pétales de fleur. A vingt deux heures il posa son stylo, épuisé. Il se composa un sandwich avec ce qu’il trouva dans le frigo et but un verre de jus d’orange. Il revint dans sa chambre et éteignit sa lampe de travail. Il rangea les feuillets dans un classeur égaré qu’il intitula « Manuscrit » et alla se brosser les dents. 
    Il se déshabilla et contempla son reflet dans le miroir en revêtant son pyjama. Il était de carrure solide mais ne s’était jamais senti aussi nu et fragile. Pensif, il se glissa sous les couvertures et s’endormit aussitôt.   

    Le lendemain il arriva au lycée en avance. Il se sentait confiant et ne craignait plus les railleries de ses camarades. Il ne prêta pas attention à Geoffroy qui ne se priva pas de  raconter d’un ton sarcastique à ses copains l’épisode du café. Dans l’ombre Louise veillait au grain : le premier qui se divertirait à attiser de nouveau les moqueries à l’encontre de Nathanaël risquait d’avoir affaire à elle. Bien au contraire celui-ci suscitait désormais l’indifférence générale. Les gens s’écartaient sur son passage lorsqu’ il traversait les couloirs. Il était mentionné dans les conversations comme un type bizarre et peu fréquentable. A l’heure du déjeuner il s’isola dans un coin sombre de la bibliothèque loin des regards pour continuer à écrire. Quiconque l’aurait surpris aurait cru qu’il travaillait studieusement. Il ne vit pas l’heure tourner et la reprise des cours à quatorze heures arriva plus tôt que prévu. Il partit en cours au pas de course et oublia son précieux classeur en bouclant son sac dans la précipitation.
    La bibliothécaire trouva un classeur égaré en remettant de l’ordre dans les rayons. Elle l’entrouvrit pour voir qui en était le propriétaire. Aucun nom n’était inscrit à l’intérieur. Il contenait une quarantaine de pages manuscrites, calligraphiées d’une écriture fine et désordonnée comme si les mots avaient été jetés bruts avec spontanéité presque enfantine. Sa curiosité piquée au vif, elle lut les premières lignes:   « C’est l’histoire d’une graine qui germa et donna une fleur. Une fleur qui ne tardera pas à éclore au grand jour. Le talent d’un artiste qui s’ignore… »
    Le lycée organiserait pour la deuxième année consécutive un prix d’écriture qui constituait un réel tremplin pour les jeunes auteurs. Elle garda le classeur auprès d’elle au lieu de le déposer dans la caisse des objets trouvés et sourit en se demandant qui pouvait en être l’heureux propriétaire.


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