• 04. Le chêne et le roseau

    Nathanaël revint au lycée le lundi suivant, un bras dans le plâtre. Lorsqu’il arriva en cours d’histoire à quatorze heures, un attroupement de jeunes filles en fleur accoururent vers lui pour demander de ses nouvelles mais il les écarta d’un geste diligent pour déposer ses affaires sur la table adjacente à celle de Louise. Occupée à remplir le cahier d’appel celle ci réalisa avec une seconde de retard que toutes les autres filles de la classe la dévisageaient avec des fusils dans les yeux.
     - Salut, lança Nathanaël en s’asseyant. 
    - Ah… bonjour, soulagée de te revoir parmi nous, répondit Louise en fouillant dans son sac. 
    Elle en extirpa une chemise cartonnée qu’elle lui tendit : 
    - C’est pour toi, je t’ai photocopié tous les cours de la semaine. 
    Nathanaël s’en saisit en la remerciant. La tension était à son paroxysme. Leur professeur d’histoire-géographie, Monsieur Romulus, arriva sur ces entrefaites et tout le monde s’empressa de regagner sa chaise dans un silence absolu. Il laissa cinq minutes à ses élèves pour sortir leurs affaires et cesser de bavarder, le temps de les compter rapidement: 
    - Bien, apparemment personne ne manque à l’appel. Avant de commencer je dois vous informer que vous allez me préparer des exposés sur les mouvements artistiques à travers l’histoire pour la semaine prochaine. Vous travaillerez par binômes. Votre temps de parole n’excédera pas dix minutes pour que vous puissiez tous passer à l’oral au cours de la semaine. 
    Quelques protestataires se manifestèrent arguant de l’approche des examens et de la surcharge de travail que cela impliquait. Monsieur Romulus les fit taire en leur signalant qu’ils écoperaient d’un zéro pointé si le travail était bâclé ou non réalisé. Il était notoire que Louise obtenait les meilleures notes dans toutes les matières, par conséquent était profondément jalousé celui ou celle qui faisait équipe avec elle dans le cadre des travaux de groupe. Naturellement les binômes se formèrent par affinité : si bien que ne connaissant personne, de près ou de loin excepté Louise, Nathanaël ne trouva pas de partenaire. 
    - Vous avez tous été nouvel élève un jour, quel groupe aurait l’obligeance d’accueillir une troisième personne ? demanda Monsieur Romulus. Je ne commencerais pas le cours tant que Nathanaël sera sans groupe de travail alors prenez vite une décision. Aucune main ne se leva. Nathanaël baissa les yeux en regardant le sol : il aurait voulu rentrer sous terre pour échapper aux regards moqueurs qui pesèrent sur sa nuque. Soudain le monde parut se dissoudre autour de lui ses contours devenus vaguelettes dansant et ondoyant comme le cours d’une rivière.
    « Pourquoi ici et maintenant ? » songea t il avec angoisse en relevant la tête. Les bruits extérieurs étaient désormais déformés et assourdissants. Ils paraissaient résonner depuis le rivage de l’autre côté d’une cascade. Isolé au plus profond de lui même il voyait son professeur et ses camarades se mouvoir au ralenti avec une grâce aquatique. C’était une sensation agréable et apaisante que de flotter sous la surface dans le calme absolu. Avant de sombrer il vit les lèvres de Louise bouger : elle essayait de lui dire quelque chose mais les mots s’éparpillaient au gré du courant : 
    « Reviens parmi nous Nathanaël ! » En écho à cette injonction une force invisible le souleva et le propulsa vers la surface. La tête maintenue à l’air libre il toussa, respira profondément, ouvrit les yeux.   Sa première pensée fut qu’il se trouvait toujours en cours d’histoire et qu’il devait désormais passer pour un imbécile, ou pire un fou, aux yeux de tous. Il lui fallait absolument modérer ses émotions afin de maîtriser cette étrange faculté qui le coupait momentanément du monde. Son embarras s’amplifia lorsqu’il réalisa qu’il enlaçait Louise. Les joues écarlates il s’écarta d’elle en secouant négativement la tête : 
    - Ce… ce n’est pas ce que vous croyez ! 
    Le regard grave, Monsieur Romulus croyait seulement ce qu’il voyait. Or le comportement de Nathanaël était inapproprié et impardonnable :
     - Mademoiselle de Servian veuillez l’accompagner jusqu’au bureau de Monsieur le directeur. Assurez vous qu’il passera devant le conseil de discipline. 
    Nathanaël voulut objecter mais Louise le prit doucement par l’épaule et l’entraîna dans le couloir. 
    - Je te demande pardon Louise… Je ne voulais pas… 
    - Je ne suis pas en colère contre toi. Tu dois me dire toute la vérité maintenant. 
    - Que veux tu savoir ? 
    - Ressens tu cette force invisible qui te ramène à la réalité à chaque fois que tu fais une crise ? 
    - Je ne vois pas de quoi tu parles. 
    - Tu vas encore me prendre pour une folle mais je vais t’avouer quelque chose. Si tu as la faculté de percevoir la véritable nature des choses, moi aussi je possède un talent surnaturel qui se manifeste lorsque je te sais ou que je te sens en danger. Je n’ai jamais ressenti un tel sentiment d’attachement pour quiconque. Mais attention tu ne dois pas considérer que tu peux te reposer sur moi comme si j’étais ton ange gardien. Reste conscient que je ne serais pas toujours là pour te porter secours à tout moment. Louise avait dit cela sur un ton sérieux. Nathanaël estima que le temps des explications était venu:
    - Retrouve moi après les cours  devant le porche. On rentrera ensemble, je te révélerais tout ce que tu veux savoir. Tu es tout à fait en droit d’exiger de moi des explications puisque depuis mon arrivée il ne se produit que des choses étranges et inexplicables. 
    - Pourquoi on ne pourrait pas en parler maintenant ? Je m’en fiche de sécher le cours de Monsieur Romulus, ce n’est pas un écart de conduite aussi insignifiant qui va m’empêcher dé décrocher une mention au bac. 
    - Je ne vais pas t’empêcher de travailler, toi la première tu sais combien cet examen est important pour espérer accéder aux études supérieures. Retourne en cours. 
    - A quoi bon ? Je suis prête à marier : dès que je serais bachelière ce ne sera pas pour mettre les pieds dans une université prestigieuse mais pour faire tout juste suffisamment d’études pour être cultivée et avoir de la conversation. 
    - C’est faux, tu vaux sûrement mieux que de devenir une épouse modèle. 
    - Je n’en suis pas si sûre, regarde la vie que je mène : je fais toujours en sorte d’être une jeune fille exemplaire pour plaire aux autres et tout ceci finit par être d’un mortel ennui. 
    - Je ne prétends pas comprendre ce que tu ressens mais j’admets que cela doit être parfois un rôle social difficile à assumer en toutes circonstances. Malgré tout je ne veux pas te causer davantage d’ennuis : tu devrais retourner en cours pendant qu’il en est encore temps. 
    - C’est vraiment parce que tu me le demandes, soupira Louise avec lassitude. On se voit tout à l’heure, à plus tard. 
    - Oui, à plus tard.

    Le ciel était gris et nuageux. Parées de leurs flamboyantes couleurs automnales les feuilles tourbillonnaient au gré des caprices du vent, nimbant la pelouse fatiguée de la cour d’un camaïeu de couleurs chaudes allant du rouge écarlate au jaune orangé. Nathanaël remonta le col de sa veste et s’assit à l’abri du patio pour contempler ce petit spectacle de nature. Il s’imagina être une de ces feuilles sans lendemain, libres comme l’air, décorées de reflets dorés, tournoyant inlassablement vers le ciel. Une profonde tristesse l’oppressa mais il ne savait pas pleurer. Il se contenta de se mettre dans la position de celui qui médite sur lui même sans savoir quelle direction prendre.
    Ce n’était pas sa première crise mais habituellement cela ne lui arrivait pas en public. Personne ne le croyait quand il expliquait qu’il se retrouvait coupé de toute forme de réalité dans ces moments là. La plupart des gens lui riaient au nez en le traitant de menteur voire de timbré. Cette faculté hors du commun s’était manifestée pour la première fois à l’occasion d’une sortie au musée avec ses camarades de seconde. Il avait eu la révélation au détour d’une petite salle sombre jugée sans intérêt par consensus de la majorité de la classe. Il était resté en longue contemplation devant ce tableau et se retrouva seul, en marge du groupe. Cette oeuvre était une reproduction du célèbre tableau « Le voyageur » peint par Caspar David Friedrich. Il ne pouvait en détacher ni son regard ni son attention, intrigué par ce voyageur solitaire peint de dos qui faisait face à une mer de nuages symbolisant l’infini. Son choc esthétique avait été tellement absorbant qu’il s’était senti rentrer à l’intérieur du tableau en s’identifiant à ce personnage allégorique de l’artiste. Lui qui ne s’était jamais intéressé à la peinture et à l’art en général en dehors des cours auxquels il se forçait presque d’assister au collège déclara à son retour le soir même qu’il allait devenir peintre. Mais cela fut plus facile à dire qu’à mettre en œuvre et de loin car il ne possédait encore à ce jour aucun talent pour les matières artistiques ce qui l’amena à penser qu’une fois de plus il avait été stupide de faire des choix en l’air, comme toujours. 
    Sa scolarité continua comme elle avait commencé, banale et sans intérêt jusqu’à cette matinée de juin qui bouleversa sa vie et chamboula tous ses repères. Le jour de son dix huitième anniversaire il apprit qu’il avait une sœur jumelle qui s’appelait Esther et qu’il avait connue peu de temps alors qu’il n’avait pas quitté le berceau. En cause le divorce précipité de ses  parents peu après la naissance des jumeaux. Cela remit complètement en question l’équilibre fragile sur lequel il s’était construit et il ne songea plus qu’à partir à la recherche d’Esther comme s’il cherchait à retrouver son âme sœur. Ce fut une quête vaine de deux ans d’où il ressortit épuisé physiquement comme émotionnellement. Sa sensibilité à fleur de peau avait fait rejaillir le même sentiment de plénitude qu’il avait éprouvé devant le tableau de Friedrich mais sous une forme étrange et indomptable. Il ne savait plus si en cherchant Esther, il cherchait une sœur ou une muse.
    Le tintement de la cloche coupa court à ses méditations, déjà soixante minutes s’étaient écoulées et quelques élèves sortirent prendre cinq minutes de pause dehors. Une gifle le cueillit par surprise au niveau de la mâchoire : 
    - Alors le nouveau, t’as fait plus que connaissance avec la déléguée de classe on dirait! Nathanaël releva la tête en se massant la joue. Un adolescent goguenard était penché au dessus de lui, le surplombant de toute sa hauteur : 
    - Moi c’est Geoffroy, je suis le frère cadet de Charles le futur fiancé de Louise. Autant dire que si tu ne lui présentes pas des excuses dignes de ce nom immédiatement, je peux faire en sorte que tu aies de très gros ennuis ! 
    - Je… je m’appelle Nathanaël. Je n’ai rien fait de mal, c’est juste que… 
    - Répète un peu pour voir. Sinon je te conseille vivement de lui demander pardon comme il se doit et l’affaire sera classée. 
    - Je refuse. 
    - N’importe qui serait bien stupide d’être giflé et de tendre l’autre joue. Tu le feras. 
    - Je refuse, répéta Nathanael.
    Il se leva pour se trouver à hauteur égale avec Geoffroy et ajouta: 
    - Quel manque d'éducation, on ne frappe pas un homme sans défense. 
    - Ne te cherche pas d’excuses! 
    L’ambiance était électrique être les belligérants campés face à face en position d'attaque. Soudain la voix de Louise trancha l’air : 
    - Qu’est ce qui se passe ici ? 
    Geoffroy et Nathanaël pivotèrent vers elle d’un même mouvement :
    - C’est à dire que… commença Nathanaël interrompu par Geoffroy qui le força à s’agenouiller. L'adolescent essaya de résister mais ses genoux fléchirent et il tomba aux pieds de la jeune fille. Autour d’eux tous les élèves se figèrent, choqués. Front contre terre il ne pouvait plus s’enfuir : 
    - Je te demande pardon, hoqueta-t-il entre ses dents serrées. 
    Furieuse Louise ne répondit pas. Elle lui fit signe de se relever  en fusillant Geoffroy du regard: 
    - Si tu te complais à l'humilier, il faudra d’abord me passer sur le corps! 
    Elle le protégea de ses bras sans quitter Geoffroy des yeux et conclut : 
    - Je crains que tu n’aies signé là ton arrêt de renvoi.
    Ne voyant pas ses élèves revenir en classe Monsieur Romulus sortit dans le but de les sermonner. Il resta sans voix lorsqu’il vit Louise prenant la défense de Nathanaël faire face belliqueusement à Geoffroy de Beaumarchais. Il aurait été convenable qu’elle prenne parti pour la cause du frère cadet de son futur fiancé mais les faits ne plaidaient pas en faveur des convenances. 
    L’irruption de ce Nathanaël Lambert dans son existence jusque là si rangée et si ordonnée l’avait changée du tout au tout : dorénavant elle n’était plus la même. Il prit note d'en toucher deux mots à Monsieur et Madame de Servian afin que l’incident survenu plus tôt soit réglé à l’amiable et ne fasse pas de remous. Les hautes sphères de l'établissement n’apprécieraient guère d'avoir bruit que certaines pratiques de bizutage avaient cours dans l'enceinte du lycée encore aujourd'hui, quel qu’en soit les motivations. Il préféra s’en tenir aux faits de la cause et pria ses élèves de regagner la salle de classe séance tenante. Quant à Nathanaël il lui donna son sac et l’envoya en permanence en lui donnant un sujet de dissertation à lui rendre sous forme de plan détaillé à la fin de l’heure.
    D’ordinaire cet incident serait resté sans conséquences dès lors qu’un arrangement à l’amiable aurait été conclu entre les protagonistes mais Louise veilla à ce qu’il en fût autrement. Sa judicieuse initiative fut d’enterrer la hache de guerre en conviant les principaux intéressés, à savoir elle même, Nathanaël, Geoffroy et Charles, à parlementer autour d’un thé à dix sept heures le lendemain.


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