• 03. L'incertitude du néant

     Les formes et les contours se dissipèrent dans un brouillard épais et opaque. Le soleil couchant perçait à peine à travers les nuages. L’obscurité l’absorba peu à peu et il se retrouva seul, coupé du monde au cœur du néant, dans le noir absolu. Libéré de la pesanteur il flottait hors de l’espace et du temps, en position fœtale les genoux remontés contre la poitrine. Glaciale son enveloppe charnelle lui pesait : il ferma les yeux et s’imagina qu’il était un oiseau, tel l’albatros sans attaches qui sillonne les cieux mais jamais ne se pose. Mais soudain ce doux rêve vola en éclats aspiré par l’abîme impénétrable qui s’ouvrit sous ses pieds : tel Icare déchu, il tomba encore et encore dans une chute sans fin…   
    Depuis les profondeurs des abysses quelque chose étincelait comme une pierre précieuse. Il accueillit à bras ouverts cette timide lueur d’espoir comme son ultime rédemption. Un vent doux comme une plume se leva et le porta dans ses bras invisibles loin des abysses. Le visage baigné de lumière, il s’offrit tout entier à la torpeur qui envahissait ses membres Une voix lui parvenait de loin comme si les sons résonnaient derrière une vitre. Une larme cristalline oscilla le long de sa joue, solitaire vagabonde. 
    - Esther… murmura t il dans son sommeil.

    Tout se découpait en noir et blanc autour de lui. Le noir de la nuit. Le blanc laiteux de la pleine lune. Le noir d’un lieu plongé dans l’obscurité. Le blanc des murs d’une chambre d’hôpital. ; Il perçut le monde sous un nouveau jour tandis que sa vision encore floue faisait la mise au point. Déboussolé il  lui suffit néanmoins d’un regard circulaire pour analyser d’un coup d’œil sa situation actuelle. Mais il lui aurait été bien impossible de déterminer quand, pourquoi et comment il s’était retrouvé alité dans un lit d’hôpital le corps bardé de perfusions et d’électrodes Une heure du matin à l’horloge en face de lui, unique ornement du mur ascète de sa demeure temporaire. Les paupières lourdes il se coula dans un profond sommeil sans rêves.   
    A l’aube les premiers rayons du soleil le réveillèrent alors que le ciel se teintait encore de bleu outremer et d’orange vermillon. Il se redressa et appuya sur l’interrupteur de la veilleuse au dessus de lui. La petite lampe murale dispensait une lumière laiteuse et blafarde mais cela le ramena à la réalité : il réalisa qu’il n’avait pas rêvé et qu’il se trouvait effectivement à l’hôpital. Il sollicitait encore trop longtemps ses muscles et se rallongea. Il tenta de remettre ses idées en ordre pour comprendre ce qui lui était arrivé. Il se souvenait avoir parlé avec Louise la veille au soir vers dix neuf heures, l’avoir quittée devant le porche du lycée puis avoir cherché une station de bus le long du boulevard. Après plus rien. Il retourna sa mémoire sens dessus dessous pour trouver un indice mais rien ne lui revint à l’esprit. Soudain la porte coulissa l’interrompant dans son monologue intérieur. Il fut à peine surpris de voir sa mère apparaître dans l’embrasure une tasse de café tiède et une pomme à la main. 
    - Dieu soit loué, tu es réveillé ! Comment te sens tu ? elle s’enquit avec douceur. 
    - Bien je suppose si je suis sain et sauf, mais qu’est ce qui m’est arrivé ? Je ne me souviens de rien, il répondit honnêtement. 
    Sa mère hésita à répondre. C’était aussi bien si sa mémoire avait déjà oublié cet épisode traumatisant. Néanmoins il  était impossible de nier en bloc tout ce qui s’était produit la nuit précédente. 
    - C’est un peu délicat à expliquer mais je vais essayer de tout reconstituer depuis le début sans prendre de détours. Lorsque le téléphone a sonné vers vingt heure je venais à peine de finir la préparation du dîner et je m’apprêtais à t’appeler pour te passer un savon mémorable. Mais ce n’était pas toi au bout du fil lorsque j’ai décroché. C’était ta camarade de classe, Louise de Servian, dont tu m’avais parlé un peu plus tôt dans la soirée. Elle voulait savoir si tu étais bien rentré puisqu’elle n’avait pas pu te joindre directement et je lui ai répondu que non. Je n’ai pas réalisé sur le moment qu’il t’était peut être arrivé quelque chose de grave… 
    Sa voix faiblit car les faits devenaient à partir de là difficiles et douloureux à verbaliser. Cependant elle prit son courage à deux mains et continua son récit : 
    - … Elle m’a confié qu’elle avait eu un mauvais pressentiment qui l’avait taraudée tout le chemin jusqu’à chez elle et qu’elle s’était sentie coupable de t’avoir abandonné. Je l’ai rassurée en lui demandant de ne pas s’inquiéter et en promettant que tu la rappellerais dès ton retour puis j’ai raccroché. Il était vingt heures quinze. J’ai mis la table, j’ai fait réchauffer le dîner et j’ai attendu en lisant un magazine. Les minutes ont passé lentement puis les heures. Je t’ai appelé plusieurs fois et tu ne répondais pas. Les sonneries qui s’égrenaient interminablement sont devenus une berceuse effrayante qui m’a tenue en apnée jusqu’à ce que quelqu’un décroche. Mon soulagement a été bref car ce n’était pas ta voix. Tu devines la suite, n’est ce pas ? Nathanaël acquiesça en silence et esquissa un pâle sourire : 
    - Mais l’essentiel est que je sois vivant. C’est tout ce qui compte… 
    - Mais qu’est qui t’a pris ?! Tu ne bois pas, tu ne fumes pas, tu ne te drogues pas alors explique toi ! Cria sa mère, lui coupant la parole. 
    - Maman s’il te plaît, on est dans un hôpital ! Je ne pourrais pas trop expliquer ce qui s’est passé mais tout ce que je sais, c’est que le monde m’a soudain paru différent et que ma perception des choses et des couleurs a été chamboulée, entre rêve et réalité. - En l’état actuel des choses, reviens sur terre. C’est la première fois que cela t’arrive ? - Je ne sais pas. C’est un phénomène inexplicable sur lequel je n’ai aucun contrôle. Je serais incapable de décrire le sentiment de plénitude que j’ai ressenti avec des mots. Sa mère haussa les épaules et posa sur le meuble de chevet le café et le fruit qui lui tiendraient office de petit déjeuner : 
    - Prends ton petit déjeuner cela va te faire du bien. Repose toi autant que tu en auras besoin, je téléphonerais à Louise pour qu’elle vienne te porter tes devoirs après les cours. 
    Elle l’embrassa sur le front et remit en place ses couvertures : 
    - Tu es mon seul enfant, je ne veux pas te perdre. 
    Elle éteignit la veilleuse et quitta discrètement la pièce. Derrière ses paupières closes Nathanaël entrevit l’image flottante d’un paysage nocturne incertain dessiné en clair obscur par des lueurs orangées en mouvement. N’était ce qu’un rêve  ou une seconde réalité qu’il lui fallait apprivoiser ?


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